Maud Marron-Wojewodzki
Tisser de nouveaux fils autour de Pierre Soulages

Fin juin 2025, Maud Marron-Wojewodzki inaugurait une grande exposition « Pierre Soulages » au musée Fabre de Montpellier, où elle était conservatrice du patrimoine depuis six ans.
Quelques jours plus tard, comme un fil tissé dans son parcours, elle prenait la direction du musée Soulages à Rodez. Rencontre avec Atout aveyron, un an plus tard.
Comment avez-vous fait le pont entre le métier de conservatrice et celui de directrice ?
Ce sont deux métiers complètement différents, bien que je garde un volet scientifique en assurant le commissariat des expositions temporaires, et à travers des recherches et publications sur les collections. Le poste de directrice demande une vision très variée : il faut gérer la stratégie de l’établissement, son rayonnement sur le territoire et à l’international, les questions financières et budgétaires... Et animer une équipe d’une trentaine de personnes – c’est une échelle qui me plaît beaucoup, car elle permet d’avoir des projets ambitieux tout en gardant la polyvalence et la proximité.
L’exposition du photographe japonais Hiroshi Sugimoto a été un marqueur fort de l’un des objectifs au cœur de votre projet : l’internationalisation du musée Soulages.
Le travail dans les musées se fait sur un temps long, mais nous avons effectivement posé les bases de l’ouverture à l’international, grâce aux expositions ou à la publication d’un ouvrage sur les collections du musée avec une édition en langue anglaise. Nous recherchons aussi une forme de polyphonie, afin de multiplier les voix autour de l’œuvre de Soulages, au-delà du discours d’historien.ne de l’art qui est déjà au cœur de l’approche muséale. De nombreuses actions vont dans ce sens : le renouvellement des audioguides, l’expérience de visite avec les casques de réalité virtuelle, ou une toute nouvelle carte blanche annuelle qui débutera en décembre à travers une performance filmée de Thomas Schlesser.
Vous affirmez la vocation d’une ouverture à l’international, mais qu’en est-il de l’ancrage local pour un musée comme le musée Soulages ? Peut-on faire venir encore plus d’habitants du territoire ?
L’Aveyron est un département rural, peu dense et très étendu ; Rodez, une ville d’environ 25 000 habitants : ce n’était pas un territoire attendu pour implanter un musée d’art moderne et contemporain. Il est pourtant primordial que ses habitants se l’approprient. Je crois que l’on peut les faire venir, et revenir.
Un musée ne se saisit pas en une seule fois ; une œuvre ne ressent pas du premier coup. C’est pourquoi nous proposons une programmation culturelle variée et développons de nouveaux formats, comme les visites nocturnes à la lampe torche, de nouveaux rendez-vous mensuels avec le Conservatoire, ou encore des visites « J’aime, j’aime pas », qui invitent au débat. Nous partons aussi à la rencontre des habitants du territoire. En partenariat avec le réseau des médiathèques départementales, nous amènerons le musée au cœur des communes de l’Aveyron, le temps de journées de projections, de conférences, d’ateliers...
Ce que le musée apporte au territoire dépasse l’attractivité touristique.
Le musée constitue un moteur touristique majeur, mais son rôle est avant tout de faire connaître l’art contemporain et de donner les clés de lecture de l’œuvre riche, complexe et profonde de Pierre Soulages. Cette vocation première d’épanouissement intellectuel et artistique s’adresse en premier lieu au territoire et aux citoyen.ne.s qui l’habitent.
Ainsi qu’aux entreprises ?
Le développement du mécénat est effectivement un enjeu important. Nous lançons cet automne un club d’entreprises du territoire partenaires, en lien avec le musée Fenaille et les Amis du musée. En échange de leur soutien, elles se verront offrir une offre singulière et privilégiée. L’enjeu est également de faire venir les entreprises au musée, de l’envisager comme un lieu pour fédérer ses équipes et partager un moment unique ensemble.
Pouvez-vous nous parler de l’exposition « Louise Nevelson », qui ouvre le 17 octobre ?
Ce sera une exposition très importante ! Louise Nevelson est une sculptrice américaine exceptionnelle, qui n’a pas été exposée en France depuis cinquante ans ; sa présentation à Rodez s’inscrit dans notre vision stratégique globale. Pierre Soulages l’a rencontrée à New York, où il a visité son atelier. Il a dit de son œuvre que ce n’était pas de la sculpture, mais un monde entier qui s’ouvrait au regard. Souvent, on parle d’elle comme de « la sculptrice du noir », de la même façon qu’on surnomme Soulages « le peintre du noir ». L’exposition a été conçue par le Centre Pompidou-Metz où sa présentation vient de se terminer.
Les expositions suivantes continueront-elles à tisser des fils à partir de l’œuvre de Soulages ?
Oui, car je crois que les expositions d’un musée monographique doivent s’inscrire dans son identité. Et je trouve très stimulant de partir de Soulages pour voir tout ce que l’on peut proposer. Les deux expositions suivantes seront collectives. La première, « D’aventure au risque de la peinture », explorera la notion d’aventure dans la pratique picturale de la seconde moitié du XXème siècle, avec des artistes comme Niki de Saint Phalle, Yves Klein ou Alberto Burri. Elle sera surprenante, à la fois ludique et philosophique, en s’appuyant sur des textes de Jankélévitch. La deuxième ouvrira vers le continent africain, en racontant l’histoire d’un musée disparu : le Musée Dynamique de Dakar, qui a exposé Soulages en 1974 – ainsi que d’autres grands noms du XXème siècle comme Picasso et Chagall –, tout en participant à l’émergence de la jeune scène sénégalaise.
Qu’avez-vous appris de Pierre Soulages en travaillant dans son musée ?
Je connaissais son œuvre dans son unicité, mais j’ai découvert la façon rare et exceptionnelle dont il a pensé et accompagné la création d’un musée, en abordant notamment l’œuvre par la technique et le processus de création. Découvrir mieux Rodez, ses paysages, son architecture, son histoire, a aussi enrichi ma lecture de l’œuvre de Soulages.
À titre personnel, cette ville, qui a une forte identité, m’apporte un bel équilibre de vie entre mon travail dans un lieu dédié à l’art et aux plus belles choses que l’humanité peut concevoir, et un territoire où la beauté de l’œuvre de la nature est très prégnante.
Propos recueillis par Charlotte Izzo – Photos : Studio Fegari















